DEBOUT.

La première réaction serait de se taire. Pour les morts d’abord. Pour ces noms qui nous ont accompagnés toute notre vie. Ce trait de crayon qui nous a fait rire souvent mais pas toujours. Ces complices de nombreux combats. Ces rêveurs parmi nous. Mais aussi parce que les mots paraissent si faibles pour dire l’horreur, l’atrocité, notre colère et notre révolte. La parole publique lorsqu’elle a peu à dire doit surement se faire rare.

 

Et pourtant, c’est bien au silence que leurs assassins veulent nous réduire. C’est bien la parole qui est mise en cause. Ce sont nos mots qui viennent d’être réduits en poussière. Ce sont des écrits qui sont attaqués. C’est le pouvoir de dessiner que l’on veut briser. Alors, il faut parler. Nous y sommes obligés. Il faut libérer la parole. Il faut s’obliger à dire chacun notre chagrin, à dire toute notre tristesse, à hurler notre fureur.

 

Ce qui est attaqué c’est notre goût de la démocratie. Cette idée folle qui fait le cœur de nos valeurs : nous pouvons tous vivre ensemble. Cette idée que la liberté n’a pas de prix. Que les débats les plus longs et les plus cons sont souvent les meilleurs. Que l’on peut tout dire et le contester immédiatement. Cette idée que finalement tout le monde a sa place, d’où qu’il vienne et où qu’il aille. Cette idée que personne ne se suffit à lui même, mais que nous faisons tous partie d’une grande famille. On appelle cela les valeurs. Les valeurs de la République.

 

Ces assassins. Ces meurtriers. Ces criminels. C’est cela qu’ils veulent réduire à néant. C’est cette idée folle qu’ils veulent mettre en bouillie. Ils veulent nous faire entrer dans la terreur. Ils veulent nous convaincre que chacun est notre ennemi et que nous sommes tous des menaces. Ils veulent que l’on troque notre drapeau pour regarder les couleurs de peau. Que l’on traque nos cartes d’identité pour mieux délimiter nos amis de nos ennemis. Ils veulent que l’on ait peur. Que l’on hésite à écrire, que l’on refuse de penser. Ils veulent en fait nous convertir à une idée malheureusement bien coutumière de l’humanité : la barbarie. C’est cela que nous devons refuser.

 

Alors ne tombons pas dans leur piège. Nous devons évincer notre propre lâcheté qui si souvent nous fait renoncer peu à peu à nos idéaux. Nous devons refuser l’esprit de division qui nous rend chaque jour plus petits et plus étroits. Nous devons dire la liberté avec mille fois plus de vigueur. Nous devons croire plus que jamais à la tolérance, à la laïcité, au vivre ensemble. Nous devons refuser tous les amalgames, mais au contraire affirmer notre diversité. Dire qu’ici c’est la diversité qui fait notre richesse et que jamais au grand jamais nous nous résignerons à croire que c’est une absurdité.

 

Ne croyons pas qu’après ces meurtres nous pouvons continuer comme avant. Ne croyons pas que nous pourrons utiliser les mêmes mots et ressasser les mêmes débats. Nous traversons une mise à l’épreuve. Une mise à l’épreuve grandeur nature. Une mise à l’épreuve comme jamais nous n’aurions imaginé qu’elle ait pu exister. Elle appelle à un sursaut. Un sursaut dans lequel nous ne regarderons pas les étiquettes. Nous dirons tous ensemble notre refus de la violence et notre passion infinie de cette démocratie. Nous refuserons la connerie humaine, l’intégrisme religieux, le racisme et la violence. Nous brandirons notre liberté, notre tolérance, notre antiracisme, notre diversité, notre démocratie. Et à chaque fois que tous ces meurtriers, ces assassins, ces criminels viendront nous attaquer. Nous le dirons, toujours plus forts et toujours plus nombreux. Et toujours debout.